Dans notre culture, l'enfant blessé est encouragé à faire une carrière de victime



Le Monde de l'éducation :
Dans un curriculum vitae plein d'ironie, vous avez notamment écrit : "Vocation de maître-nageur-sauveteur ou de danseur de tango argentin, mais une calvitie précoce l'obligea à étudier la médecine, la neurochirurgie, la neurologie, l'électroencéphalographie, la psychiatrie, la psychologie et la psychanalyse." A l'époque, la fin des années 1950, il n'était pas évident de naviguer entre toutes ces disciplines ?

Boris Cyrulnik : Pas du tout, d'autant que pour nombre d'entre elles on en était aux balbutiements. En ce sens, je fais partie des "jurassic psy" ! Vous noterez que je ne cite même pas éthologie, parce qu'on parlait encore de psychologie animale. La neurochirurgie existait à peine, la neurologie et la psychiatrie étaient totalement associées, quant à la psychanalyse, elle n'avait pas droit de cité à l'université. Mais il était passionnant de participer à des disciplines montantes, il y avait une véritable euphorie et des rapports amicaux. Après, dès qu'une discipline est installée, apparaissent les guerres de clans et de chefs.

Vous avez vraiment découvert l'éthologie à l'âge de quatorze ans en regardant un film sur la vie de Henri Fabre ?

Je n'ai pas romancé, c'était une projection spéciale au Gaumont-Palace réservée pour les meilleurs élèves du lycée Jacques-Decourt à Paris. Et, au même moment, j'ai découvert aussi un article d'Harlow, spécialiste des primates, racontant une expérience importante avec des petits macaques. Il voulait vérifier de façon expérimentale l'affirmation de Freud selon laquelle l'alimentation fonde l'amour. Les singes se retrouvent en présence d'une "mère" en fil de fer portant un biberon et d'une "mère" en feutre qui ne nourrit jamais. D'un côté la dureté, de l'autre la douceur. Le macaque est habitué à bondir sur la "mère" en fil de fer pour se nourrir et à venir se blottir contre la "mère" en feutre. A un moment, on fait rentrer en jeu un ours mécanique qui bat du tambour : stressé, le macaque reste toujours blotti contre la "mère" feutre et dédaigne le biberon de la "mère" fil de fer. Harlow en conclut que l'alimentation ne fonde pas l'amour et qu'il existe une pulsion primaire basée sur la tendresse du contact. Ce fut le point de départ de travaux sur l'attachement, aujourd'hui innombrables. Très tôt, alors que j'étais encore lycéen, j'ai donc découvert l'éthologie, mais sans savoir, bien sûr, que cette discipline aurait cette appellation.

Quelle est la spécificité de la démarche éthologique ?

C'est d'abord une observation naturaliste effectuée là où vit l'être vivant. S'il s'agit d'un animal, on l'observe dans son élément naturel ; si c'est un être humain, on privilégie les conditions culturelles habituelles, par exemple un bébé dans sa crèche ou un enfant à l'école. Ensuite, on choisit une petite séquence comportementale – pointer du doigt, froncer les sourcils, faire une offrande alimentaire, menacer, sécuriser – et on en fait une variable expérimentale pour effectuer une manipulation comme dans un laboratoire. Prenons un cas très simple : dans un milieu humanisé, les chats ronronnent en permanence, mais ils arrêtent en milieu naturel. L'éthologie va se demander quelle est la fonction du ronronnement et ce que la présence de l'être humain apporte dans son apprentissage. Pour essayer d'y répondre, on établira toutes sortes de comparaisons expérimentales entre des cohortes différentes, cent chats en milieu naturel, cent chats avec un homme gentil, cent chats avec un homme agressif. Autre exemple : vers l'âge de 8 à 10 mois, les enfants se mettent à pointer du doigt. On a pu établir que, sous le regard d'une figure d'attachement comme la mère, le bébé regardant en direction de l'objet désigné prépare déjà la symbolisation et la parole. Ce repère comportemental permet de s'interroger sur ce qui se passe chez les enfants ne pointant pas du doigt. On découvre presque toujours soit une solitude, ils n'ont personne pour qui pointer du doigt, soit une carence dans leur développement comme les enfants autistes ayant peur de la relation induite par ce geste. Ces enfants ont un trouble émotionnel précoce qui les empêchera de mettre en place les préalables de la parole, et l'éthologie peut être très utile pour essayer de le détecter le plus vite possible.

Vous ne faites pas de distinction entre l'éthologie animale et l'éthologie humaine ?

Pour moi, la méthode d'observation et le mode de raisonnement sont exactement les mêmes. Et qu'il s'agisse d'un animal ou d'un être humain, il est capital d'intégrer la notion d'évolution sur des périodes prolongées. Si l'on observe des enfants pendant quelques heures seulement, on risque de les étiqueter ou de les empêcher de s'en sortir. Mais si l'on accepte de les suivre sur de longues séquences, on a de véritables surprises : un enfant débile à un âge qui finit par accomplir des performances intellectuelles, un délinquant qui arrête, un brutal qui se métamorphose, etc. En éthologie, il faut vraiment raisonner sur le devenir.

Toujours dans votre curriculum vitae, que voulez-vous dire au juste en écrivant : "Au cours de son internat en psychiatrie, il découvrit que les hôpitaux chronicisaient tout le monde, même les malades mentaux" ?

Je veux simplement indiquer que j'ai été très heureux dans les hôpitaux psychiatriques parce qu'à l'époque le fait de vivre dans un monde hors société était un tranquillisant suprême. Je n'ai jamais été autant en sécurité, avec la régularité d'un salaire médiocre tombant tous les mois. Et j'ai pu constater que même les malades commençaient à être malheureux lorsqu'on leur annonçait qu'ils allaient pouvoir sortir. La lourdeur d'une institution très hiérarchisée favorisait à tous les niveaux une sorte de délicieuse démission.

Aujourd'hui, à Toulon, vous dirigez un groupe de recherches en éthologie clinique. De quoi s'agit-il ?

C'est une spécialité au sein de l'éthologie, discipline dont l'éventail est très large puisque, à l'heure actuelle, on assiste aussi bien à des développements du côté de la linguistique que du côté de la biologie. Moi, en tant que médecin, neurologue et psychiatre, j'ai été un des premiers à essayer d'appliquer aux humains les méthodes que j'avais apprises avec les animaux en faisant des observations spontanées dans un milieu donné et en analysant une seule variable. J'ai commencé par un travail sur les schizophrènes pour savoir s'il est exact, comme on l'affirmait, qu'ils ne rencontrent personne. J'avais un plan d'une institution psychiatrique et toutes les heures les infirmières me téléphonaient pour me signaler la présence à tel endroit de monsieur x ou madame y. On établissait des diagrammes et, à la fin de la journée, en les comparant, on pouvait constater que les schizophrènes rencontraient des gens, mais pas dans les lieux habituels de socialisation. Nous, êtres parlants, on se rencontre dans un bureau, devant le tableau d'affichage ou à la cafétéria. Mais ces lieux sociaux font peur aux schizophrènes. Dès l'instant où l'on a fait une observation éthologique, on s'est rendu compte que les schizophrènes se rencontrent entre eux ou avec d'autres patients dans la périphérie de l'institution et qu'ils cherchent donc une autre forme de sociabilité. Dans un autre registre, pour les enfants autistes ne parlant pas, grâce aux descriptions comportementales de l'éthologie clinique, on peut maintenant établir un diagnostic dès le seizième mois, alors qu'auparavant il fallait attendre trois ans et demi, c'est-à-dire la personnalité constituée. Or, plus le diagnostic sera précoce, plus on aura de chances de faire sortir de leur mutisme les enfants autistes en intervenant sur les préalables de la parole. Mais je pourrais vous citer aussi des travaux d'éthologie clinique permettant de mieux soigner les aphasiques ou des recherches avec des patients atteints de la maladie d'Alzheimer, qui perdent graduellement l'accès au lexique.

Le leitmotiv de tous vos livres, c'est qu'en dépit de sa souffrance, un enfant ayant subi un traumatisme n'est pas forcément condamné à être victime.

Dans notre culture, on encourage l'enfant blessé – et je ne sous-estime pas la gravité des traumatismes – à faire une carrière de victime. Anna Freud disait qu'il faut deux coups pour faire un traumatisme : le premier, dans le réel, c'est la blessure ; le second, dans la représentation du réel, c'est l'idée que l'on s'en fait sous le regard de l'autre. Or, nous avons précisément tendance à enfermer l'enfant blessé dans une étiquette qui l'empêchera de s'en sortir. Pendant des siècles, le simple mot de "bâtard" a massacré des centaines de milliers d'enfants nés hors mariage qui étaient honteux et malheureux de leur situation. Le regard des autres compte énormément et, d'une manière générale, je m'insurge contre tous les discours de fatalité à propos des victimes. J'ai suivi pendant très longtemps un petit patient ayant été incroyablement maltraité, on a réussi à s'occuper de lui comme de ses parents et il a bien évolué en faisant des études pour apprendre un vrai métier. Un jour, je le vois débarquer dans mon bureau plié d'angoisse parce qu'il était amoureux ! "C'est affreux, m'a-t-il expliqué, j'ai été maltraité, maintenant je vais le répéter", et il a fait une tentative de suicide. Il avait été doublement maltraité : par sa mère et par un slogan ravageur, hélas encore colporté chez les professionnels ! Les enfants maltraités ne sont pas obligatoirement condamnés à devenir des maltraitants. Certes les parents maltraitants ont très souvent été des enfants maltraités, mais il n'est pas obligatoire qu'il y ait une continuation, et toutes les études cliniques sur de longues périodes le confirment.

Après Un merveilleux malheur, votre dernier livre, les vilains petits canards, explore à nouveau la notion-clé de "résilience", cette capacité à se remettre de ses blessures. Il est d'abord important de rappeler l'origine très concrète du mot "résilience", qui vient de la physique.

En effet, c'est un mot que l'on trouve dans le dictionnaire employé pour désigner la résilience d'un métal, c'est-à-dire son aptitude à reprendre sa structure après un coup. On utilise aussi le mot "résilient" pour une sorte de ressort permettant, par exemple, l'ajustement entre deux wagons de chemin de fer. Et, bien sûr, il y a une grande proximité avec l'expression "résilier un contrat". L'autre jour, j'ai même découvert une publicité pour des "matelas résilients", ce qui, je l'espère, est un bon signe. Car, contrairement aux Etats-Unis, où le terme "résilience" est d'usage courant, tel un marqueur culturel d'optimisme, en Europe, il est plus difficile de l'imposer, comme si nous avions un penchant pour le misérabilisme.

Tout en soulignant que la résilience n'est synonyme ni d'invulnérabilité ni de réussite sociale, vous évoquez notamment Barbara, traumatisée par l'inceste et la guerre, qui a pu dire : "J'ai perdu la vie autrefois. Mais je m'en suis sortie puisque je chante". Voilà un exemple type de résilience ?

Exactement : je m'en suis sortie, ce qui ne veut pas dire que je n'ai pas été affreusement blessée et que cela ne m'a rien coûté. Il y a des issues possibles : l'engagement affectif, intellectuel, social et la créativité artistique, même si ce n'est pas la voie la plus facile. Pour s'en sortir, il faut disposer très tôt de ressources en soi et pouvoir bénéficier des mains tendues ou tuteurs de résilience.

Selon une image que vous employez, la résilience, c'est "l'art de naviguer dans les torrents". Difficile, pourtant, de ne pas se laisser entraîner.

En psychologie, on est souvent obligé de recourir à l'aide d'images, même s'il faut prendre garde de ne pas se laisser piéger par leur abus. Ainsi, pour désigner l'état dépressif, on peut invoquer l'expression "avoir des idées noires". En écoutant beaucoup d'enfants blessés par l'existence, j'ai souvent eu l'impression qu'ils ont été poussés dans un torrent. Des parents maltraitants, l'inceste, le viol, la guerre, la misère : il y a une cascade de coups où chaque souffrance semble préparer la suivante. Si ces enfants se laissent aller, emportés par le torrent, et s'ils n'ont plus rien à quoi se rattacher, vient en effet le moment où ils se fracassent. Au Rwanda, où nous travaillons avec Médecins du monde, la structure traditionnelle du village protégeait les enfants en les accueillant dans un univers d'une grande tolérance. Depuis la guerre, le séisme a été tel que tous les repères culturels ont volé en éclats, et on voit des milliers d'enfants errer sans aucun lien pour se raccrocher. Tombés dans un flot de meurtrissures, ils n'ont plus la force nécessaire pour ne pas se laisser entraîner par la pente des traumatismes. Les mains tendues offrant une ressource externe ont disparu et une partie de la population adulte va jusqu'à considérer ces enfants comme des sorciers que la police doit enfermer. Tous les facteurs de résilience ont été annulés. Il n'est pas sûr, d'ailleurs, que nous-mêmes, lorsque nous essayons d'intervenir, ne commettions pas de graves erreurs. Dans un pays comme les Etats-Unis, on considère qu'en cas de trauma il faut tout de suite parler. Mais cela dépend du développement de la personnalité avant le coup, de la signification de ce coup pour chacun et du contexte dans lequel s'effectue le récit. J'ai vu, au Rwanda, un enfant que l'on a fait monter sur une estrade pour raconter comment son père, entre autres sévices, le violait. Pour moi, c'est inacceptable. Si l'on ramasse un blessé de la route n'importe comment, on risque d'aggraver ses douleurs et il faut prendre des précautions. De même pour les blessés de la vie, à défaut de quoi on les condamne.

La mise en place des facteurs de résilience, expliquez-vous, commence pour l'enfant dans l'attachement, bien avant la parole et l'acquisition du langage.

En écrivant Les vilains petits canards, j'ai pensé à la thématique de Sartre : que vais-je faire de ce qu'on a fait de moi ? Avant la parole, on est façonné par le milieu dans lequel la vie nous a mis. Un enfant dont la mère est dépressive s'attache à elle et à son malheur selon un mode particulier qui peut devenir une prison affective. Voilà pourquoi il est important qu'il y ait tout de suite un triangle parental où la mère n'a pas le monopole des empreintes affectives et le père, un autre homme, une autre femme, voire une institution, joue un rôle quotidien réel. S'il n'y a pas ce système de poly-attachement autour de l'enfant, celui-ci devient un récipient passif et, quand un attachement s'effondre, il n'y a plus de substitut possible pour pouvoir continuer son développement malgré sa blessure.

La notion d'attachement, somme toute assez récente, est d'ailleurs venue balayer la fallacieuse représentation des enfants comme bonne ou mauvaise graine.

Il existait, en effet, des métaphores végétales qui induisaient de redoutables comportements sociaux. Les mauvaises graines, on les arrachait en créant des bagnes pour enfants ou des établissements spécialisés. On enlevait l'enfant à sa famille pour le mettre au bon air et avec une autre alimentation où l'on pensait qu'il se développerait bien. Et quand, après quelques années, on rendait l'enfant à sa mère, on avait brisé l'attachement. Chacun considérait l'autre comme un étranger.

"On n'est pas encore né que déjà on se tricote", dites-vous. Le psychisme de la femme enceinte aura donc des répercussions sur le comportement du nouveau-né. Aujourd'hui, c'est vraiment admis ?

Personne ne le conteste. On peut faire des expériences en filmant des images d'une échographie dans les dernières semaines de la grossesse et en demandant à la femme qui accepte d'observer d'abord trois minutes de silence, puis de chanter une chanson. Instantanément, on voit que le bébé, dont le c½ur s'accélère, se met à bouger. En comparant de nombreux enregistrements, on constate aussi que la gamme des réactions des bébés est très diversifiée, allant du vif à l'indolent. Selon l'interaction avec les émotions de la mère, il y a façonnement du tempérament. Les représentations d'images dans l'esprit de la mère provoquent des manifestations somatiques qui ont des répercussions, et on sait, maintenant, que les petites molécules de stress, par exemple, passent à travers le filtre du placenta. Dès avant la naissance, il existe une biologie périphérique, ce que j'ai pu appeler la "nourriture affective", qui aura beaucoup d'influence à tous les stades ultérieurs du développement et déterminera les types d'attachement. Après la naissance, tous ces processus d'interactions vont s'accélérer selon l'organisation du milieu social autour de l'enfant. J'ai eu des conflits avec certains psychanalystes pour lesquels un enfant avant la parole, en somme, c'est de la viande. Je m'inscris totalement en faux contre cette conception. Même dans un univers préverbal, sans articulation du signifiant et du signifié, un enfant appréhende un nombre incalculable de situations. La seule intonation des mots peut lui servir de stimulation, et voilà pourquoi il est important de parler à un bébé.

Aux Etats-Unis 40 % et en France 50 % des enfants âgés de 1 à 3 ans sont gardés ailleurs que dans leur famille. "A l'époque où l'on n'a jamais si bien compris la relation mère-enfant, les nourrissons n'ont jamais été si seuls." Quelles sont les conséquences de ce constat ?

J'avoue que je n'ai pas de réponse claire. On n'a jamais si bien compris la petite enfance, nos enfants n'ont jamais été si sains physiquement, leur intelligence ne s'est jamais si bien développée et, pour la grande majorité d'entre eux, on ne les a jamais autant respectés. Mais, d'un autre côté, en dehors des agressions trop fréquentes, on constate, après, que beaucoup d'enfants deviennent très malheureux et que les suicides d'adolescents sont en augmentation inquiétante. Peut-être avons-nous perdu dans nos relations avec les enfants quelque chose de fondamental, mais je ne sais pas quoi au juste. Je suis obligé d'établir ce constat douloureux sans pouvoir apporter d'explication cohérente.

Parmi toutes les formes de résilience étudiées dans Les vilains petits canards, vous insistez sur la "fantaisie artistique" comme le principal outil pour affronter le malheur. Et, en citant une liste impressionnante d'écrivains, vous indiquez que "l'orphelinage et les séparations précoces ont fourni une énorme population de créateurs".

Attention, la réciproque n'est pas vraie : si la souffrance contraint à la créativité, cela ne signifie pas qu'il faille être contraint à la souffrance pour devenir créatif. Par ailleurs, tous les orphelins ne deviennent pas des créateurs, loin de là. Cela étant, lorsqu'on souffre, on éprouve, de fait, une sensation de manque et d'amoindrissement et on a l'impression de ne pas être à la hauteur par rapport au monde autour de soi. Pour essayer de réparer ce manque, on peut réussir à le combler par l'hyperactivité. Mais, dès le moment où l'action cesse, on retrouve par la pensée la cause de sa souffrance. En fait, le plus sûr moyen de calmer l'angoisse induite par une sensation de manque consiste à remplir le vide avec des représentations ayant pour but de transposer cette souffrance. L'invention picturale ou la fantasmagorie littéraire permettent de supporter le réel désolé en apportant des compensations magiques, et il est troublant de constater que beaucoup d'artistes et d'écrivains connus ont été marqués par des souffrances précoces. Chez ces personnalités blessées dans leur enfance, le besoin de création peut représenter quelque chose de vital pour reconstruire leur existence et les empêcher de sombrer. Mais, j'insiste là-dessus, cela n'a rien à voir avec l'accès ou non à la notoriété, et chacun à son niveau peut profiter de la fantaisie artistique.

Vous-même n'avez-vous pas rêvé de devenir écrivain ?

C'est vrai qu'à huit ans je me souviens avoir décidé d'être écrivain. C'est une des raisons pour lesquelles je me suis beaucoup identifié à Georges Pérec qui, au même âge, voulait écrire des livres pour offrir une sépulture à ses parents disparus très tôt. Plus tard, j'ai été très impressionné par son roman La disparition, en découvrant comment la voyelle absente, "e", vient à la place de "eux" pour désigner les parents disparus.

Longtemps vous avez gardé le silence sur votre propre enfance. Vos parents ont été déportés, vous avez échappé à Drancy et vous avez été sauvé par une femme, Marguerite Farge, qui, en 1997, a été distinguée parmi les justes. Pourquoi ne vouliez-vous pas en parler ?

C'était une forme de protection ou de défense et il fallait que je me rende assez fort pour en parler, ce qui peut prendre des décennies. J'avais très peur, selon l'expression, de la ramener. Mais, un jour, une patiente m'a dit que j'avais tort et m'a fait prendre conscience d'une réelle contradiction : je demandais à mes patients de vraiment me parler tout en jouant pour moi la carte de la pudeur. Quand j'ai fait remettre la médaille des Justes à cette femme, comme les organisateurs en ont fait une cérémonie très publique, j'ai admis qu'il me fallait changer d'attitude, que je ne devais pas garder une sorte de secret pour d'autres que mes proches. Maintenant, je ne cache pas que ce fut probablement là ma motivation profonde pour devenir psychiatre : la contrainte à comprendre. Pourquoi des hommes cultivés ont-ils été capables d'infliger un tel fracas ? J'étais persuadé que la psychiatrie me fournirait les réponses et me permettrait d'aider ceux ou celles qui ont subi des épreuves similaires. Le choix de l'objet de science est un aveu autobiographique. Et lorsque j'ai élargi mes préoccupations vers l'éthologie, il est certain qu'en arrière-plan je poursuivais le même but, notamment en essayant de m'interroger sur la manière dont les enfants sont les premières victimes de l'immense violence politique que nous connaissons.

Et, précisément, vous notez : "Grâce à la technologie des armes et des transports, le XXe siècle a découvert une barbarie que ni l'Antiquité ni le Moyen Age n'avaient connue, la guerre contre les enfants." Comment se manifeste cette nouvelle barbarie ?

On a souvent été d'une rare cruauté avec les enfants. On les a sacrifiés, mutilés, abandonnés ou on les a fait travailler très tôt dans des conditions épouvantables. On a envoyé des petits de douze ans à la mine sachant qu'ils ne reverraient jamais le soleil et qu'ils allaient mourir de silicose. Mais, au XXe siècle, et on l'a vu encore dernièrement, ce sont les Etats qui font la guerre aux enfants. On envoie des armées contre eux, semant la terreur et laissant les survivants avec des traumatismes inouïs. Aujourd'hui, il y a plus de cent millions d'enfants abandonnés sur la planète. Comment peut-on expliquer un tel scandale ? L'OMS prévoit une aggravation du rejet des enfants, de leur exclusion et de leur exploitation. Et le pire, c'est que l'on s'étonne parfois de notre indignation. En Roumanie, j'ai entendu des médecins cultivés se demander pourquoi nous voulions nous occuper des "monstres" irrécupérables alors qu'on avait du mal, déjà, avec les enfants normaux... Que fait-on des "monstres" ? On les tue ? On les enferme à jamais ? Mais, sans opérer de rapprochements abusifs, je voudrais ajouter que nos propres cultures ne sont pas à l'abri de dérives inquiétantes. A La Seyne où j'habite, à l'occasion d'un carnaval, des adolescents sont venus chahuter de manière très désagréable, j'en conviens. Etait-il indispensable, comme beaucoup de gens l'ont fait, de téléphoner aux CRS pour qu'un bataillon intervienne contre eux ? Nous devrions réfléchir un peu plus à la manière dont nous avons peur aussi de nos enfants tout en vivant dans une culture qui prétend toujours les protéger.

Un adulte peut-il devenir un résilient ?

Un adulte et même une personne âgée. Jusqu'à un âge avancé, il existe des flammèches que l'on peut repérer pour essayer de développer des processus de résilience.
Même dans la maladie d'Alzheimer, il y a des flammèches : l'accès aux mots se perd mais on peut encore communiquer avec des gestes illustratifs et démonstratifs, le détour de la musique et de la danse. Au lieu d'accentuer les blessures de ces personnes et les rejeter, on continue ainsi à les faire participer au monde des humains.

Et, que ce soit au début ou à la fin de la vie, n'est-ce pas un objectif capital ?


Dans notre culture, l’enfant blessé est encouragé à faire une carrière de victime

# Posté le samedi 13 septembre 2008 03:13

Modifié le samedi 13 septembre 2008 03:29

Sans les animaux, le monde ne serait pas humain



Karine Lou Matignon :
Cet entretien pourrait partir de notre alliance avec le chien. Les éthologues cliniciens et les vétérinaires ont fait le constat que la pensée du propriétaire pouvait façonner le comportement et le développement biologique du chien. Certaines personnes attendent, par exemple, de leur chien qu'ils défendent la maison. Ils développent une peur relative de l'environnement qui va être perceptible par l'animal. Face à cette émotion enregistrée par différents canaux, le chien va alors adopter une attitude menaçante que les propriétaires vont analyser comme un comportement de défense de la maison.

Boris Cyrulnik : Ce n'est pas de la transmission de pensée, je dirais que c'est de la matérialisation de pensée. Dans certaines pathologies comme les maladies maniaco-dépressives, où les gens sont tantôt euphoriques tantôt mélancoliques, jusqu'à se sentir responsables de toutes les plaies du monde, on voit que le chien s'adapte impeccablement à l'humeur du propriétaire. Quand le propriétaire est gai, il va se mettre à aboyer, gambader, quand il est triste, le chien ne bouge pas, il se met à trembler. J'avais un patient qui faisait des bouffées délirantes à répétition. Selon l'accueil que me faisait son chien, je savais dans quel état il se trouvait où allait se trouver.

Le chien qui vit dans un monde de sympathie est hypersensible au moindre indice émis par le corps du propriétaire adoré. C'est donc bien une matérialisation de la pensée humaine transmise au chien qui façonne ce dernier. Les vétérinaires avec lesquels je travaille montrent, chez des chiens, des troubles d'hypertension, de diabète, d'ulcères hémorragiques gastriques, des dermatoses suppurantes... de graves maladies dont le point de départ se situe dans la pensée du propriétaire. On rencontre souvent le cas d'un chien choisi pour remplacer le chien précédent décédé. De même couleur, de même race, on lui attribue la même place à la maison, parfois un nom identique. Que se passe- t-il ? L'animal souffre de la comparaison affective de son propriétaire avec le disparu au point d'en tomber malade. Comment peut-il en effet se sentir valorisé ? Quoi qu'il fasse, il est moins beau que l'absent, moins performant, sans cesse comparé au disparu idéalisé. Il est bien connu que seuls les morts ne commettent aucune faute. L'histoire du propriétaire et la représentation mentale qu'il a de son chien transmet à l'animal des signaux contradictoires, incohérents. Il devient impossible pour lui de trouver et d'utiliser un code clair de comportement avec son maître. Ces émotions vont fabriquer des troubles métaboliques et, à long terme, des maladies organiques ou des comportements altérés. Un symptôme est une proposition de communication. Le chien se lèche la patte jusqu'au sang, se réfugie derrière un meuble, présente des troubles sphinctériens, des gastrites, une hypervigilance avec tremblements, etc. La guérison du chien passe pas une restructuration de l'imaginaire du propriétaire qui doit faire le deuil du premier chien et envisager le second comme un être différent.

Pour mener un raisonnement comme celui-là, il ne faut pas être un neurobiologiste ou un psychanalyste, il faut être transversal. Il faut être capable de parler avec un propriétaire, un vétérinaire de se donner une formation de psychiatre et de psychologue et de pouvoir communiquer avec un chien. Faire se rencontrer un psychologue et un vétérinaire, il fallait oser !

K. L. M. : Vidons d'emblée le sac de l'éthologie : étudier l'animal permet-il de mieux comprendre la génétique du comportement de l'homme ?

B. C. : C'est exactement ça. Le fait d'étudier la phylogenèse, qui est la comparaison entre les espèces, permet de mieux comprendre l'ontogenèse et la place de l'homme. On comprend mieux aussi la fonction et l'importance de la parole dans le monde humain. Il existe une première gestualité universelle, fondée sur le biologique, proche de l'animalité.

Dès que le langage apparaît, une deuxième gestualité imprégnée de modèles culturels prend place. Là, la première gestuelle s'enfouit, les sécrétions d'hormones dans le cerveau changent. Donc, on comprend mieux comment le langage se prépare, comment le choix des mots pour raconter un fait révèle l'interprétation qu'on peut en faire, comment la parole peut changer la biologie en changeant les émotions.

K. L. M. : L'éthologie est une démarche naturaliste. Quel genre de naturalisme ?

B. C. : Rien à voir avec le naturalisme de Jean- Jacques Rousseau. C'est une démarche naturaliste parce qu'elle appréhende l'homme dans sa globalité, dans son environnement.

Les vétérinaires avec qui je travaille font des observations naturalistes, c'est-à-dire là où notre culture les fait travailler, parce que la condition naturelle de l'homme, c'est sa culture. Ils demandent l'autorisation aux clients de mettre une caméra pendant la consultation et là, on voit des choses étonnantes. Par exemple, un couple amène un chien malade en consultation. Quand le vétérinaire pose une question, l'homme et la femme rentrent en compétition parce que chacun veut parler, le ton monte et le chien se met à gémir, ça finit par devenir une cacophonie. Le chien aboie, la femme parle plus fort que l'homme, le vétérinaire regarde la femme, lui donne donc la parole, l'homme furieux se tourne alors vers le chien et lui ordonne bruyamment de se taire. Il fait taire le chien parce qu'il ne peut pas faire taire sa femme.

Dans ce cas, le chien est devenu le symptôme de la compétition relationnelle existant dans le couple.

K. L. M. : Le comportement du chien révèle donc sans coup férir le soi intime de ses propriétaires ?

B. C. : Cela va encore plus loin. Dans l'acte même de choisir son chien, il y a révélation de soi. Le chien élu devient un délégué narcissique. J'opte pour ce chien parce qu'il est rustique, sportif ou de caractère solitaire ou combatif revient à dire : j'aime qu'il me ressemble ou j'aime ce qui est rustique, sportif... La mode des chiens miniatures ou molossoides sont aussi des symptômes de notre culture, ils font office de discours social. On préfère aujourd'hui la puissance des animaux à la vulnérabilité des petits que portaient autrefois les femmes entretenues et assistées. De la même façon, des lévriers racés ne se développeront pas dans les mêmes milieux que les bergers allemands ou les setters. L'amateur d'afghan est plutôt silencieux, solitaire, intellectuel, alors que celui qui montre une préférence pour le boxer aime bavarder, faire du sport, s'agiter.

K. L. M. : Nos odeurs, regards, gestes et paroles parlent aux animaux ?

B. C. : Lorsqu'un bébé humain pleure, cela nous trouble profondément. Si l'on enregistre ces cris et qu'on les fait écouter à des animaux domestiques, on assiste à des réactions intéressantes : les chiennes gémissent aussitôt, couchent leurs oreilles. Elles manifestent des comportements d'inquiétude, orientés vers le magnétophone. Les chattes, elles, se dressent, explorent la pièce et poussent des miaulements d'appel en se dirigeant alternativement vers la source sonore et les humains. Il semble exister un langage universel entre toutes les espèces, une sorte de bande passante sensorielle qui nous associe aux bêtes. Dès qu'il s'agit de captiver l'animal, le sens du toucher devient aussi un instrument efficace. Chez l'homme, le toucher est un canal de communication très charpenté parce que c'est le premier à entrer en fonction, dès la septième semaine de la vie utérine. Cela dit, l'absence de toucher et au contraire l'approche neutre donne aussi des résultats. Il y a quelques années, j'ai amené des enfants dans l'enclos des biches du parc zoologique de Toulon. Parmi eux, des psychotiques. A notre grande surprise, nous avons vu une petite fille trisomique, élevée en milieu psychiatrique, se serrer contre une biche, qui l'avait laissée venir à elle sans bouger le moins du monde.

La même biche sursautait lorsqu'elle approchait un enfant non handicapé, en s'enfuyant à vive allure, dès qu'il se retrouvait à trois mètres d'elle. Nous avons filmé et analysé ces séquences. Les enfants psychotiques, perdus en eux-mêmes, évitent le regard, marchent de côté et doucement. Les autres enfants regardent les animaux en face, sourient et montrent les dents, ils lèvent la main pour caresser l'animal et se précipitent vers lui. Autant d'actions interprétées comme des agressions.

K. L. M. : Selon vous, les animaux nous obligent-ils à remettre en cause beaucoup de nos certitudes ?

B. C. : Première certitude à abandonner : les animaux ne sont pas des machines. J'insiste beaucoup là-dessus : le jour où l'on comprendra qu'une pensée sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enfermés dans des zoos et de les avoir humiliés par nos rires. Nous avons peut-être une âme, mais le fait d'habiter le monde du sens et des mots ne nous empêche pas d'habiter le monde des sens. Il faut habiter les deux si l'on veut être un être humain à part entière. Il n'y a pas l'âme d'un côté et de l'autre la machine. C'est là tout le problème de la coupure. Il y a aussi la représentation qu'on se fait de l'animal et qui lui donne un statut particulier, et cela explique un grand nombre de nos comportements. Les chats ont été divinisés dans la Haute-Egypte et satanisés au Moyen âge chrétien.

Les feux de la Saint-Jean sont issus de la diabolisation des chats. On avait rapporté les chats des croisades, ils représentaient les Arabes, alors on les brulait. Considérant le chien comme un outil, si le chien est cassé, on le jette. Quand j'ai fait mes études de médecine, on nous apprenait que l'animal ne souffrait pas et on nous faisait faire des opérations sans anesthésie. L'animal criait, et lorsqu'on s'élevait contre ça, on nous répondait qu'il s'agissait d'un réflexe ! Le bénéfice de l'esprit cartésien, c'est l'analyse, qui nous a donné le pouvoir. Le maléfice du cartésianisme, c'est aussi l'analyse : on a coupé l'homme de la nature, on a fait des animaux des choses, on a dit qu'un animal ne possédant pas l'organe de la parole ne souffrait pas, et là-dessus, on en a déduit qu'un aphasique n'était pas un humain, qu'un enfant qui ne parlait pas ne devait pas non plus éprouver de douleur.

Les animaux ne sont pas des machines, ils vivent dans un monde d'émotions, de représentations sensorielles, sont capables d'affection et de souffrances, mais ce ne sont pas pour autant des hommes. Le paradoxe, c'est qu'ils nous enseignent l'origine de nos propres comportements, l'animalité qui reste en nous... En observant les animaux, j'ai compris à quel point le langage, la symbolique, le social nous permettent de fonctionner ensemble. Pourtant, je constate à quel point nous avons encore honte de nos origines animales. Lorsque j'ai commencé l'éthologie humaine, on me conseillait de publier mes travaux sans faire référence à l'éthologie animale. La même chose m'est arrivée encore récemment. Choisir entre l'homme et l'animal, entre celui qui parle et celui qui ne parle pas, celui qui a une âme et celui qui n'en possède pas, celui qu'on peut baptiser et celui que l'on peut cuisiner. A cette métaphore tragique, qui a permis l'esclavage et l'extermination de peuples entiers, a succédé l'avatar de la hiérarchie, où l'homme au sommet de l'échelle du vivant se permet de détruire, de manger ou d'exclure de la planète les autres terriens, animaux et humains, dont la présence l'indispose. La violence qui me heurte le plus vient justement de la non-représentation du monde des autres, du manque d'ouverture, de tolérance, de curiosité de l'autre.

K. L. M. : Un monde de sangsue n'est pas un monde de chien...

B. C. : Lequel n'est pas un monde humain. Plus on cherche à découvrir l'autre, à comprendre son univers, plus on le considère. Dès l'instant où l'on ne tente pas cette aventure, on peut commettre des actes de violence sans en avoir conscience. Mais la violence se déguise sous de multiples formes, et nos désaccords à son sujet viennent très souvent de définitions non communicables, parce qu'il existe d'énormes différences de point de vue.

Sans les animaux, le monde ne serait pas humain

# Posté le samedi 13 septembre 2008 03:40

Il y a une vie après l'horreur - Boris Cyrulnik - (propos recueillis par Sophie Boukhari)



Face à la violence et à la déliquescence de la famille, de plus en plus de jeunes sont traumatisés ou, dans le meilleur des cas, très angoissés. Mais ils ne sont pas pour autant condamnés aux pires dérives. Aidons-les à devenir résilients, plaide Boris Cyrulnik.


Vous avez dû lire avec attention les profils de terroristes qui ont récemment été publiés dans la presse. Ces jeunes hommes avaient eu une enfance plutôt équilibrée, ils étaient diplômés... Pourtant, ils ont basculé dans le fanatisme et la violence. Comment l'expliquez-vous?
Par l'absence d'empathie. Les Allemands sont devenus nazis exactement de la même manière: par incapacité de se représenter le monde de l'autre. Pour eux, il fallait être blond, dolichocéphale (au crâne allongé), non juif. Tous les autres étaient des êtres inférieurs. Les terroristes impliqués dans les attentats de New York avaient été des enfants bien élevés, bien développés, diplômés, mais n'avaient pas appris qu'il existe d'autres manières d'être humain que la leur.

Pourquoi?
Dans certains pays musulmans, il existe des fabriques de fanatiques. De la même manière, en France, on a inculqué la haine des «Boches» aux enfants, après la guerre de 1870.
Les professeurs étaient payés pour leur dire qu'un jour, ils accéderaient à la gloire en allant casser du Boche. J'ai vu la même chose au Moyen-Orient. J'ai vu des livres où l'on disait aux petits garçons que s'ils mouraient pour la religion, ils iraient à la droite d'Allah. Ces écoles, qui n'enseignent qu'une seule vérité, sont des écoles de haine.

Mais certains étaient des enfants d'immigrés plutôt bien intégrés en Europe...
Ils devaient faire partie de ces gens qui n'avaient pas réussi à passer le cap de l'adolescence. Il y en a de plus en plus dans nos pays, 30% en moyenne, parce qu'on ne sait pas s'en occuper. Ces jeunes qui flottent sont des proies parfaites pour les sectes et les mouvements extrémistes. Quand on ne sait pas qui on est, on est ravi qu'une dictature vous prenne en charge et, dès l'instant où l'on se soumet à un maître, à un texte unique, on devient fanatique. De plus, la mondialisation angoisse beaucoup de gens, qui ont l'impression d'être dépersonnalisés. Les personnes angoissées se sécurisent en obéissant à quelqu'un qui leur dit «voilà comment il faut se comporter». La soumission, chez ces gens-là, provoque la disparition de l'angoisse.

Vous ne pensez donc pas que la mondialisation économique induise une «mondialisation psychique», la naissance d'une sorte d'«inconscient collectif mondial» qui nous permet de nous adapter aux flots d'idées et d'informations venues de toutes parts?
Non. Il peut y avoir une mondialisation sur le plan technique mais pas sur le plan psychologique. Au contraire, si je veux voir le monde, il faut que j'accepte de ne pas tout percevoir. L'identité est comme la parole. Lorsqu'un bébé arrive au monde, il possède plusieurs milliers de phonèmes. Mais pour parler, il est obligé d'en réduire le nombre entre 100 et 300, selon les langues. L'identité, aussi, est une réduction: je renonce à mille choses que je ne pourrai jamais intégrer pour être la personne que j'espère devenir. Aujourd'hui, avec la mondialisation, beaucoup de gens cherchent à retrouver leurs racines pour pouvoir «se réduire» afin d'acquérir une identité.

Le repli identitaire serait donc dû à l'expansion trop brutale du «modèle» occidental?
Il y a effectivement retour à une identité forcenée, qui devient une aliénation. Comme c'est l'Occident qui a les armes, l'argent et la technologie, il y a de fortes chances pour que les mentalités occidentales se mondialisent. Soit les gens s'y plieront mais seront malheureux. Soit, à l'opposé, la haine de l'Occident grandira, comme actuellement. Des identités imaginaires, vieilles de plusieurs siècles ou même de plusieurs millénaires, continueront à resurgir. Nous avons donc le choix entre la «désidentification» et l'aliénation.

Il n'y a pas de solution médiane?
Si. Pour éviter d'être aliéné par une identité, il faut que les gens sachent qu'elle est constituée d'un patchwork de différents éléments. Toutes les identités sont le produit de l'héritage d'un père, d'une mère et d'une religion que chacun interprète selon son contexte culturel. En France, par exemple, les Bretons sont très fiers de leur vaisselle peinte de Quimper mais bien peu savent que ce style a été créé par un Italien immigré en Bretagne, il y a un siècle.

Vous avez évoqué les problèmes graves des adolescents d'aujourd'hui, qui «flottent» de plus en plus. De fait, on n'a jamais aussi bien compris les enfants que maintenant et pourtant, il n'y a jamais eu autant de névroses précoces, de suicides d'adolescents, de délinquance.
Ce n'est pas paradoxal. Tous les progrès se payent. Le prix de la liberté, c'est l'angoisse. Aujourd'hui, on aide les enfants à développer leur personnalité, à prendre conscience d'un tas de choses. Ils sont plus intelligents, plus vifs, mais plus angoissés. On s'en occupe très bien à la maternelle et à l'adolescence, on les abandonne. La société ne prend pas le relais des parents. Du coup, un adolescent sur trois s'effondre, après le bac généralement. Pour éviter cela, il faudrait davantage de structures sociales et culturelles qui leur permettraient de donner un sens à leur vie, en encourageant la créativité, la parole, l'être ensemble, l'élan vers l'autre. Or, on ne le fait pas.
Problème de l'adolescent: «qu'est ce que je vais faire de ce qu'on a fait de moi?». Pour répondre à cette question, il doit être entouré de structures affectives (des groupes partageant la même activité, des copains) et pouvoir travailler. Mais la technologie a provoqué une telle révolution qu'actuellement, l'école a le monopole du tri social. Si un gamin ou une gamine s'y épanouit, il réussit des études et apprend un métier. Il fera partie des deux adolescents sur trois qui profitent de l'amélioration des structures de la petite enfance. Mais un enfant sur trois ne se plaît pas à l'école, s'y sent humilié et n'a pas la possibilité de s'épanouir ailleurs. Il se retrouve largué dans les quartiers, sans travail, et souvent sans famille... Comment fait-il pour retrouver son estime de soi? Il accomplit des actes «ordaliques», c'est-à-dire qu'il se met à l'épreuve, retrouve des rituels d'intégration archaïques comme la violence, la bagarre, la drogue.

Vous dites «il n'y a pas de famille». N'est-ce pas plutôt que la famille évolue?
Il n'y a pas de famille ET la famille évolue, comme elle l'a toujours fait. Quand ces gosses rentrent chez eux, il n'y a personne. Le père n'est pas là, la mère non plus. Pourquoi s'isoleraient-ils dans une maison vide alors qu'il y a des copains dans la rue? Dans certains pays d'Amérique latine, où j'ai travaillé, ils disent qu'ils se sont disputés avec leur mère ou leur beau-père et qu'ils sont partis. Dans la rue, où la vie est physiquement très dure, il y a toujours un événement, une fête, un vol, un truc à partager; on parle et on vit. Ces enfants-là s'adaptent à l'absence de famille par la délinquance. Un petit Colombien des rues qui n'est pas délinquant a une espérance de vie de dix jours: il est éliminé s'il ne s'intègre pas dans une bande. La délinquance est une fonction d'adaptation à une société folle.

Mais comment faire? Renvoyer les femmes à la maison?
Non. Mais il faut qu'il y ait quelqu'un, homme ou femme. Dans certaines cultures, où il y a encore des familles élargies, il y a toujours un adulte à la maison. Ailleurs, il faut innover. Au Brésil par exemple, des Brésiliens décident de fabriquer des familles qui n'ont rien à voir avec le sang, avec le biologique. Un vieux monsieur dit à une vieille dame: «j'en ai marre de descendre les pentes raides des favelas, je vais entretenir la maison»; la vieille femme dit: «moi, je vais m'occuper des enfants du quartier». Et puis un autre, plus jeune, dit: «moi, je ramènerai de l'argent car j'ai un petit boulot». Ce sont des familles verbales, qui passent une entente pour se protéger, s'attacher, faire la fête et s'engueuler, comme dans toutes les familles. La délinquance disparaît instantanément de ces foyers.

En Occident, la famille évolue très difficilement; non dans les faits, mais dans les lois et les mentalités.
On est partis sur un contresens, en parlant de «famille traditionnelle». Or, celle-ci est apparue au xixe siècle en Occident, en même temps que les usines. C'était une adaptation à la société industrielle: l'homme était une annexe de machine et la femme une annexe d'homme. L'usine fonctionnait, le château fonctionnait, les églises fonctionnaient. L'ordre régnait. Les individus, presque toutes les femmes et la plupart des hommes, étaient psychologiquement massacrés. Mais une minorité, 2% de la population environ, pouvait se développer correctement. Ils se mariaient pour transmettre leurs biens. A l'époque, cette famille traditionnelle était d'ailleurs assez peu répandue car la plupart des ouvriers ne se mariaient pas (puisqu'ils n'avaient rien à transmettre). Cette société a disparu, la famille traditionnelle existe de moins en moins mais le modèle est toujours dans les esprits. Et les lois commencent seulement à changer.
Quand une seule théorie se met en place, l'évolution des mentalités est très lente. Il faut mener des «guerres verbales», débattre, publier, pour faire avancer les choses. On peut inventer mille formes de familles différentes mais les enfants ont besoin d'un lieu de protection, d'affection et de développement, avec des interdits: l'inceste et d'autres prescriptions, qu'ils peuvent négocier.

La notion de résilience que vous développez dans vos derniers ouvrages1 fait une très belle carrière. Pourquoi un tel succès?
Quand on se penche sur les enquêtes épidémiologiques mondiales de l'OMS, on constate qu'aujourd'hui, une personne sur deux a été ou sera gravement traumatisée au cours de sa vie (guerre, violence, viol, maltraitance, inceste, etc.). Une personne sur quatre encaissera au moins deux traumatismes graves. Quant aux autres, ils n'échapperont pas aux épreuves de la vie. Pourtant, le concept de résilience, qui désigne la capacité de se développer dans des conditions incroyablement adverses, n'avait pas été étudié de manière scientifique jusqu'à une période récente. Aujourd'hui, il rencontre un succès fabuleux. En France, mais surtout à l'étranger. En Amérique latine, il y a des instituts de résilience, en Hollande et en Allemagne, des universités de résilience. Aux Etats-Unis, le mot est employé couramment. Les deux tours du World Trade Center viennent d'être surnommées «the twin resilient towers» par ceux qui voudraient rebâtir.

Pourquoi ce concept n'a-t-il pas été étudié plus tôt?
Parce qu'on a longtemps méprisé les victimes. Dans la plupart des cultures, on est coupable d'être une victime. Une femme violée, par exemple, est souvent condamnée autant que son agresseur: «elle a dû le provoquer», dit-on. Parfois, la victime est même punie plus sévèrement que l'agresseur. Il n'y a pas si longtemps, en Europe, une fille qui avait un enfant hors mariage était mise à la rue alors que le père ne courait guère de risques. D'autre part, les victimes des guerres ont honte et se sentent coupables de survivre. La famille, le village les soupçonne: «s'il rentre, c'est qu'il a dû se planquer ou pactiser avec l'ennemi».
Après la Deuxième Guerre mondiale, qui fut la plus meurtrière de l'Histoire, on a basculé dans l'excès inverse. Les victimes sont devenues héroïques: elles devaient faire une carrière de victime car on pensait que si elles s'en sortaient, cela relativiserait les crimes des nazis. A l'époque, René Spitz et Anna Freud2 décrivent des enfants dont les parents ont été massacrés par les bombardements de Londres. Ils sont tous très altérés, pseudo-autistes, en train de se balancer, atteints de troubles sphinctériens. Lorsqu'ils les revoient des années plus tard, Spitz et Anna Freud s'étonnent de leur récupération et écrivent clairement que ces enfants abandonnés passent par quatre stades: protestation, désespoir, indifférence... tous les étudiants apprenaient cela. Mais personne ne s'intéressait au quatrième stade: guérison.

Comment la résilience s'est-elle imposée en psychologie?
Le mot, qui vient du latin resalire (re-sauter) est apparu dans la langue anglaise et est passé dans la psychologie dans les années 1960, avec Emmy Werner. Cette psychologue américaine était allée à Hawaï faire une évaluation du développement des enfants qui n'avaient ni école ni famille, et qui vivaient dans une grande misère, exposés aux maladies, à la violence. Elles les a suivis pendant 30 ans. Au bout de tout ce temps, 30% de ces individus savaient lire et écrire, avaient appris un métier, fondé un foyer: 70% étaient donc en piteux état. Mais si l'homme était une machine, on aurait atteint 100%.

Y a-t-il un profil socio-culturel de l'enfant résilient?
Non mais il y a un profil d'enfants traumatisés qui ont l'aptitude à la résilience, ceux qui ont acquis la «confiance primitive» entre 0 et 12 mois: on m'a aimé donc je suis aimable, donc je garde l'espoir de rencontrer quelqu'un qui m'aidera à reprendre mon développement. Ces enfants sont dans le chagrin mais continuent à s'orienter vers les autres, à faire des offrandes alimentaires, à chercher l'adulte qu'ils vont transformer en parent. Ensuite, ils se forgent une identité narrative: je suis celui qui... a été déporté, violé, transformé en enfant soldat, etc. Si on leur donne des possibilités de rattrapage, d'expression, un grand nombre, 90 à 95%, deviendra résilient. Il faut leur offrir des tribunes de créativité et des épreuves de gosses: le scoutisme, préparer un examen, organiser un voyage, apprendre à être utile. Les jeunes en difficulté se sentent humiliés si on leur donne quelque chose (et si en plus, on leur fait la morale). Mais ils rétablissent le rapport d'équilibre quand on leur donne l'occasion de donner. Devenus adultes, ces enfants sont attirés par les métiers d'altruisme. Ils veulent faire bénéficier les autres de leur expérience. Ils deviennent souvent éducateurs, assistants sociaux, psychiatres, psychologues. Avoir eux-mêmes été des «enfants monstres» leur permet de s'identifier, de respecter l'autre blessé.

Il y a une vie après l'horreur - Boris Cyrulnik - (propos recueillis par Sophie Boukhari)
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# Posté le samedi 13 septembre 2008 03:59

Éloge de la peur


« Ce qui nous fait peur, dit Boris Cyrulnik, c'est l'idée que nous nous faisons des choses, bien plus que la perception que nous en avons. » Mais qu'est-ce que la peur, au fond, sinon, au départ, un signal de notre instinct animal devant le danger ?

Cette peur-là nous sauve la vie. Le problème, avec l'humain, c'est qu'il a une imagination débordante...

Le psychiatre préféré des Français nous dit comment cette imagination doit être apprivoisée, après qu'elle nous ait littéralement servi de force initiatrice.


Nouvelles Clés : Commençons par le règne animal... Qu'est-ce que la peur chez les animaux ?

Boris Cyrulnik : Tout d'abord, il y a deux sortes de peur : il y a la peur qui est déclenchée (j'insiste sur ce mot) chez un animal par ce qu'on appelle une configuration de stimulus, c'est-à-dire que nous avons affaire à un objet sensoriel qui, sans apprentissage, déclenche la peur chez l'animal. Par exemple, il y a des animaux qui ont peur lorsqu'ils perçoivent une dénivellation. C'est le cas des chats qui, lorsqu'ils sont chatons, sont obligés d'apprendre à se balader sur les gouttières parce qu'ils ont d'emblée, peur du vide. On peut savoir ça grâce à Eibl-Eibesfeldt, un ethologue animalier, qui a fait une expérience qu'on a reproduite sur des enfants. Il prend un escalier en bois et y met une plaque de verre. Puis il lâche le chaton sur la partie opaque de l'escalier ; or quand le chaton arrive sur la plaque de verre, il n'ose pas avancer. Il met la patte pour toucher, essaie une deuxième patte, visiblement perturbé par l'expérience... Alors que si l'on met un souriceau sur la partie opaque de la plaque de verre, il se lance sans avoir peur. Donc, avant tout apprentissage, il y a des configurations de stimulus, c'est-à-dire de perceptions sensorielles, propres à chaque espèce, qui font que d'emblée certaines espèces ont certaines peurs alors que d'autres en ont de différentes. Chaque espèce a peur de son objet. Ces configurations de stimulus sont parfois plus élaborées. Par exemple, dans le monde vivant, il y a “les yeux, la forme des yeux” qui déclenchent la peur. C'est un phénomène très étonnant, un stimulus qui passe à travers les espèces. Prenons le cas des papillons qui sont assez vulnérables, qui sont souvent becquetés (c'est le cas de le dire) par les oiseaux... Eh bien, lorsqu'un oiseau s'approche du papillon, cela déclenche une chaleur ; et le papillon réagit à cette perception de chaleur en écartant les ailes ; or sur les ailes, il a des dessins d'yeux, avec des pupilles entourées de bleu et des pupilles noires. S'il n'écarte pas les ailes, il sera mangé. Mais s'il ouvre les ailes, on voit l'oiseau qui repique vers le ciel, comme s'il avait été touché, comme s'il avait littéralement reçu un coup de poing. On pourrait continuer les exemples comme celui-là, car ils sont innombrables. On peut poursuivre chez les espèces élaborées, comme les singes, les primates humains... Les chimpanzés, par exemple, ont peur des serpents. Si l'on jette un serpent de bois devant un petit singe, sans apprentissage celui-ci sursaute, il se hérisse et il s'enfuit. Ce qui fait qu'il y a un mécanisme d'adaptation. La peur est un bénéfice adaptatif qui permet probablement à certaines espèces de pouvoir survivre... Maintenant, il y a d'autres éléments dangereux qui ne sont pas perçus par l'être vivant... ou alors qui sont perçus mais dont la configuration du stimulus ne correspond pas... à l'½il du papillon par exemple. C'est dangereux, mais il n'a pas peur... et dans ce cas il se laisse détruire, sans aucune peur !

Donc la peur et le danger ne sont pas toujours associés. Et puis il y a la deuxième nature de l'origine de la peur : la peur acquise. Très tôt dans le monde vivant il y a des processus d'apprentissage qui se mettent en place, donc les animaux ont très vite accès à des représentations qui sont des représentations sensorielles d'odeurs, d'images... et dans ce cas-là, s'ils sont choqués par un objet qu'ils associent au danger, ça reste dans leur mémoire, ça se grave dans leur système nerveux, et quand ils reperçoivent cet objet ou un objet analogue, ils ont appris... la peur.

N. C. : En quoi la peur animale diffère-t-elle de nos peurs ?

B. C. : Nous, humains, vivons assez peu dans le monde des perceptions, et énormément dans le monde des représentations. Ce qui nous fait peur, c'est donc l'idée que nous nous faisons des choses bien plus que la perception que nous en avons. Nos peurs sont pratiquement les productions de notre propre esprit.

N. C. : C'est pour cela qu'il y a un tel éventail de crainte, inquiétude, frayeur, panique, angoisse chez l'être humain ?

B. C. : Oui, nous avons effectivement toute la gamme des mots que vous avez employés. Depuis la peur qui est une perception élémentaire, la peur qui est un objet composé, la peur qui est acquise... Toutes ces peurs-là, nous les avons comme les animaux, mais nous, en plus, dès l'instant où nous sommes capables avec nos mots, et même avant les mots, de nous faire des représentations d'images ou des représentations de mots, nous y ajoutons les peurs d'objets concrets, les peurs fantasmatiques de scénario de cinéma intérieur que nous créons... et en prime nous ajoutons l'angoisse, c'est-à-dire la peur sans forme ; alors que la peur, elle, a une forme, puisque c'est une perception, une configuration, une image ; dans l'angoisse, il n'y a pas d'image. L'angoisse, c'est le vide ; la mort étant le prototype de l'angoisse parfaite, c'est le vide, c'est l'absolu, l'infini, le vertige...

N. C. : Voyons du côté des enfants... Quels sont les grandes peurs des enfants ?

B. C. : Il y a une ontogenèse de la peur, c'est-à-dire qu'au début un enfant a peu de représentations. Il a, non pas une représentation du manque, mais une perception du manque ; c'est-à-dire que si un bébé est enveloppé par des adultes qui s'occupent de lui, son monde est plein. On lui parle. Son monde a une sonorité, il a une odeur, une chaleur, il est stimulé... Il y a la brillance des yeux, il y a des informations partielles, son petit monde de nouveau-né est plein. Mais si les adultes ne sont pas là, ou s'ils sont eux-mêmes mal, son monde est déformé. Lorsque par exemple une mère est malheureuse ou dépressive, le monde sensoriel du bébé, de quelques jours ou de quelques semaines, est déformé... donc le bébé se sent mal. Ce n'est pas une peur mais une déformation du monde, presque écologique ; c'est une déformation sensorielle de son monde qui fait qu'il est mal lui aussi. Il a un malaise qu'on ne peut sans doute pas encore appeler peur... Mais déjà dans l'utérus, quand il y a des amniocentèses associée à l'échographie, on voit les f½tus se retirer de l'aiguille. Et pourtant, il n'y a pas là beaucoup d'apprentissage... c'est une mémoire jeune, qui ne dépasse pas quelques minutes, mais déjà il y a des perceptions qui déclenchent des mécanismes de retraits ou des mécanismes de fuite. Cela commence donc très tôt, mais c'est plus proche de la perception que de la représentation. Ensuite, plus les enfants vieillissent plus ils s'imaginent des peurs. D'abord, la peur est une déformation écologique, sensorielle, qui dépend de l'autre. Si l'autre est mal ou si l'autre meurt, le monde s'effondre. Donc c'est un manque qui déclenche le malaise de l'enfant. Puis, quand l'enfant vieillit, on va dire vers six-huit mois, il est obligé d'inventer un objet qui vient à la place de sa mère quand elle n'est pas là, qui représente sa mère. C'est le nounours, le chiffon, le doudou... un objet que l'enfant invente et auquel il attribue la fonction, la possibilité de remplacer sa mère qu'il ne perçoit plus. Donc il commence à symboliser, puisque ce qu'il perçoit représente aussi quelque chose qu'il ne perçoit pas, ce qui est la définition même du symbole. La symbolisation vient donc étonnamment tôt, bien avant la parole. Il prend le chiffon dont l'odeur évoque sa mère... Il perçoit une odeur qui évoque sa mère, donc ce qu'il perçoit vient à la place de l'objet qu'il ne perçoit pas. Il symbolise avec des odeurs, avec des douceurs, avec des chaleurs... Il s'invente en quelque sorte son propre tranquillisant personnel, son propre tranquillisant culturel alors qu'il n'a que quelques mois... Cela peut d'ailleurs durer très longtemps puisqu'on voit des adultes qui sucent leur pouce en cachette lorsqu'ils sont mal et disent que cela marche mieux qu'un anxiolytique.

Pour ma part, j'ai toujours été impressionné de voir que lorsqu'on demande à un enfant de dessiner ce qui lui fait peur, on a droit invariablement à des monstres avec des dents, des crocs et des griffes... Y aurait-il dans le cerveau de l'enfant des survivances de peurs animales ? C'est ce que dit Freud qui parle d'une mémoire phylogénétique. Il nous dit que les peurs des enfants s'arrêtent au stade de la glaciation, à l'époque où il y avait encore des monstres, avec des grands crocs... Moi, je n'y crois pas du tout, et peu de scientifiques y croient aujourd'hui... Mais c'était joli comme idée...

N. C. : Comment expliquer cette peur d'être dévoré ?

B. C. : Ce que je dirais, c'est que les monstres avec des écailles, avec des griffes, avec des crocs, c'est l'anti-objet transitionnel. L'objet transitionnel, celui qui sécurise, il est doux...

On ne trouve pas d'enfants utilisant comme doudou un clou, un morceau de fer ou un objet de plastique... L'enfant ne se sécurise pas contre un clou. Il se sécurise contre un nounours, un chiffon, un foulard, une couverture... quelque chose qui est doux, odorant et chaud, ou pour le moins tiède. Alors que les crocs, c'est pointu. Si nous en revenons à ce que nous disions tout à l'heure par rapport aux peurs ou aux sécurisations non apprises, on peut dire que la forme ronde est une forme tranquillisante. Un bébé qui a des joues, un front rond, un bidon rond et potelé déclenche une sensation parentale. Quand on s'occupe avec Médecins du monde ou l'Unicef des enfants abandonnés, qui sont maigres, ridés et le regard tragique parce qu'ils sont dénutris, eh bien ils ne déclenchent pas du tout chez les adultes de sensation parentale, mais plutôt une sensation d'angoisse. On n'ose presque pas les toucher tandis que lorsqu'on est devant un bébé potelé, on a envie de le tapoter, de le gratouiller, de lui mettre la main dans les cheveux... Donc la forme pointue, la forme excavée, est un déclencheur de comportement de rejet. Voilà pourquoi sans doute les enfants dessinent ces formes-là lorsqu'ils veulent exprimer ce qui les effraie.

N. C. : Les peurs des enfants ont-elles un rôle physiologique dans leur développement, dans leur “acte de grandir” ?

B. C. : Moi je pense qu'un enfant sans peur se prépare à la peur. C'est-à-dire que les enfants doivent avoir de petites peurs pour apprendre à les surmonter.

C'est l'exemple de l'objet transitionnel. Un enfant a peur parce qu'il est tout seul. Tout d'un coup son monde se vide. “Mais qu'est-ce qui se passe ?” Il ne sait même pas nommer Maman. Il n'a que quelques mois.

Son monde est déformé. Il ressent un malaise.

Il reforme alors son monde en attrapant son nounours. Il a donc acquis un mécanisme de défense. Et c'est une victoire ! Une petite peur est donc nécessaire pour que l'enfant apprenne à se défendre. Donc un enfant qui serait idéalement parfaitement protégé, ce serait une catastrophe, parce qu'il n'apprendrait pas à se défendre. On lui apprendrait la vulnérabilité.

C'est-à-dire que plus tard, il s'effondrerait à la première épreuve, parce qu'il n'aurait pas appris les mécanismes de défense.

Ce n'est pas l'agression qui forme les enfants, mais la victoire contre l'agression. Cela les invite à les surmonter. Donc ce qu'il faut, ce n'est pas agresser les enfants, mais leur apprendre à surmonter les inévitables agressions.

Attention aux familles trop lisses où tout danger, tout problème est toujours écarté. Dans ces familles qui ronronnent, les gosses sont malheureux, ils ont peur de tout. Au début, c'est la lune de miel, mais à l'adolescence il faut partir... Si l'on veut continuer à se développer, il faut quitter la famille d'origine, sinon on reste le “petit”, on arrête son développement. Et si on a été élevé dans une famille trop ronronnante, on n'a pas la force de la quitter. Donc on a peur de la société tout en étant éc½uré par sa famille d'origine. On est mal ; c'est ce qui se passe pour un grand nombre de nos adolescents d'aujourd'hui. Les phobies scolaires atteignent d'ailleurs un nombre inquiétant. Il serait temps de s'en préoccuper, notamment par la création d'internats dans les lycées, puisque c'est une demande qui émane souvent de ces adolescents eux-mêmes.

N. C. : D'après ce que nous venons de voir, on peut donc penser légitimement qu'il y a une fonction de la peur... Est-ce pour cela que dans les sociétés traditionnelles, les rites de passage lui sont très souvent liés ?

B. C. : Absolument ! mais c'est surtout lié à la victoire sur la peur. Il y a par exemple des rites qui sont des rites d'intégration où les adultes font peur avec des masques, avec des danses. Mais les enfants savent ce qu'il faut faire pour surmonter l'épreuve. Dans pratiquement toutes les cultures, on retouve cela. Dans nos sociétés chrétiennes, la communion n'est pas exempte de stress. L'enfant sait qu'il va être regardé par tous, qu'il ne doit pas se tromper dans les formules qu'il va prononcer. Mais il sait aussi que s'il apprend bien, il aura l'indulgence de ses parents... et qu'ensuite il sera un homme.

N. C. : Au niveau physiologique, que se passe-t-il dans le cerveau et le système nerveux au moment où l'on a peur ?

B. C. : Il y a des hormones du stress durant la peur qui sont des hormones de l'éveil : le cortisol, c'est-à-dire la cortisone sanguine, les catécholamines, ces hormones qui font monter la tension, dilater les pupilles et qui provoquent une alerte cérébrale... Quand on fait un électro-encéphalogramme lors d'un stress provoqué, on voit que ce n'est pas une vue de l'esprit ; instantanément le rythme alpha se désynchronise et apparaissent des ondes rapides qui correspondent à l'augmentation de sécrétion des hormones du stress....

N. C. : On peut supposer qu'il s'agit d'un éveil pour réagir à une situation de danger ?

B. C. : Tout à fait ! C'est là le raisonnement phylogénétique, c'est-à-dire adaptatif. La fonction adaptative d'une petite peur, c'est de mettre en éveil de façon à pouvoir affronter ou trouver une solution à une situation problématique. Mais lorsque cette peur se répète trop souvent, les hormones du stress (qui viennent essentiellement des glandes surrénales) sont épuisées. Le sujet ne peut plus faire face et il est lui-même abattu. Il fait des malaises, il est fatigué et ne sait pas pourquoi, perce un ulcère, etc.

N. C. : Donc, dans un premier temps, c'est de l'éveil... ce qui explique que les gens disent souvent après un danger : “Sur le moment, je n'ai pas eu peur”. Prenons par exemple le cas de celui qui glisse d'un toit puis se rattrape in extremis...

B. C. : Je crois que dans ces cas-là, le sujet n'a pas eu peur. Il a perçu le danger... Peur et danger ne sont pas forcément la même chose ! Parfois, on n'a pas peur de quelque chose qui est dangereux et parfois on perçoit le danger et on n'en a pas peur. Dans le cas de l'homme qui glisse du toit, il a perçu le danger ; les hormones du stress l'ont éveillé, il a fait exactement tout ce qu'il fallait faire... et c'est après, lors de la représentation du stress, qu'il se dit : “Je l'ai échappé belle”... Cela explique que beaucoup de patients phobiques, au moment d'une peur, vont bien parce qu'ils ont l'effet d'un super Prozac par les hormones du stress. J'ai le cas d'un patient, très très anxieux, et qui, pendant la guerre de 40 a été résistant, d'un courage physique et moral extraordinaire... Mais nous y reviendrons lorsque nous évoquerons le rapport phobie et peur...

N. C. : La peur étant “aussi” une sensation, peut-elle procurer du plaisir, donner du goût à la vie ?

B. C. : Absolument. C'est un événement merveilleux, comme le gosse qui joue avec son père à “je vais t'attraper” et hurle autant de plaisir que de peur. D'ailleurs, beaucoup des jeux des enfants sont des jeux avec la peur. Et ces jeux ont une fonction d'éveil, mais aussi une fonction d'érotisation et d'identité, ce qui explique les jeux dangereux des adolescents, notamment lorsqu'ils vivent dans des familles trop “coconnantes”. L'adolescent peut intimement renforcer son identité en se disant : “Oui, j'ai eu peur, mais j'ai été courageux, je l'ai fait quand même, j'ai triomphé !” Le tout-petit peut se dire : “J'ai chassé les monstres, je les ai fait partir, j'ai chanté pour remplir le vide autour de moi...” La peur a donc une fonction constructive dans l'identité. Elle est nécessaire !

N. C. : La distinction habituelle faite entre peur et angoisse vous convient-elle : la peur résultant d'une agression extérieure, l'angoisse de quelque chose d'intérieur et sans visage ?

B. C. : Elle me convient, notamment dans la mesure où un des mécanismes de défense contre l'angoisse est d'inventer une peur. Chacun sait que les phobiques vont mieux dès l'instant où ils ont canalisé l'angoisse sur un objet. “J'ai peur des pigeons, mais je n'ai pas peur du reste. J'ai peur de passer sur cette passerelle, mais si je n'y passe pas je n'ai pas peur. J'ai peur des ciseaux... il me suffit de les écarter pour être rassuré”. C'est une stratégie, une sorte de part du feu. Si je me laisse aller à mon angoisse, je suis mal tout le temps. Si je nomme cet objet, si je le désigne, je peux le combattre. Je peux l'enfermer dans un placard, je peux l'éviter. J'ai peur des ascenceurs, je n'ai donc qu'à passer par les escaliers et le tour est joué. Je sais quoi faire. C'est pratiquement le principe du bouc émissaire. J'ai peur, mais je peux me défendre, m'enfuir, me cacher...

Alors que dans l'angoisse, je suis mal mais je ne sais pas pourquoi, je ne sais pas quoi faire ; comme le tout petit enfant qui vit une angoisse d'abandon, dont le monde est déformé et qui ne peut que pleurer.

Les phobiques font donc la part du feu. Et c'est aussi un peu ce que font les sociétés, lorsqu'elles se sentent mal, en désignant des boucs émissaires. Elles se sentent mieux dès lors qu'elles ont affirmé : “Je vais mal à cause”... du voisin généralement, de l'étranger.

Tous ces mécanismes de bouc émissaire ont une fonction thérapeutique, une thérapeutique tragique.

N. C. : Tragique certes... Par exemple pour les phobiques, cette désignation de l'ennemi (l'ascenceur, l'espace vide, les pigeons, les rats...) est parfois pire que le mal. Les phobies peuvent étouffer un individu au point de l'empêcher de vivre, de sortir, de rencontrer...

B. C. : Ce mécanisme de défense, n'est pas sans conséquences parfois pernicieuses.

De même qu'une société qui désigne un bouc émissaire peut en arriver à déclencher une guerre et tout mettre à feu et à sang pour se sentir mieux. Dans un premier temps, il y a effectivement bénéfice adaptatif, mais dans un deuxième temps, le remède peut se montrer pire que le mal.

N. C. : La peur est-elle toujours liée à la violence ?

B. C. : Je répondrais non. Tout d'abord parce que la violence dépend du point de vue.

Je choque souvent les gens en disant cela, mais cela me semble pourtant facile à défendre. Les pervers qui attaquent les femmes et les enfants ne se sentent pas violents. Lorsqu'on les attrape, ils se demandent souvent ce qu'on leur reproche. La plupart du temps, lorsqu'un peuple est violent, il se justifie en disant : “Je n'ai fait que me défendre, ce sont les autres qui ont commencé.” Quand un prédateur attaque une proie, il la cueille ; il ne l'attaque pas. Lorsqu'un aigle “cueille” un lapin, dans sa tête d'aigle, il n'y a aucun signe de violence. Lorsqu'un chat attrape une souris, il n'a pas les poils hérissés, il ne se bagarre pas. Il joue. Pour lui, c'est la fête ! Mais ce n'est pas du tout le point de vue de la souris...

N. C. : Et que dire lorsque la peur n'est plus le fait d'un individu, mais d'un groupe, voire d'une société tout entière ?

B. C. : Quand la peur envahit un groupe, elle a un bénéfice liant. Si on partage la même haine, la même peur de cet étranger qui n'a pas les mêmes croyances que nous, on va être liés.

La haine et la peur sont aussi liantes que l'affection. Car la peur et la haine, comme l'amour, sont des affects. Sur le plan social, la haine a même souvent un effet liant supérieur à l'amour. Partager un amour n'est pas facile, il faut être d'accord sur bien des choses. En revanche, si par bonheur on a la haine du même, alors là on ne discute pas... On peut facilement se retrouver dans ce partage négatif.

N. C. :
Peut-il y avoir des sociétés qui dérapent dans l'angoisse ?... non pas une agressivité contre un ennemi affirmé, comme le nazi durant la guerre, mais une angoisse sourde contre un ennemi impalpable, l'inquiétude de sociétés trop bien nourrie par exemple et qui ont peur qu'on touche à leur beefsteck...

B. C. : Tout à fait ! Cela rejoint ce que nous disions tout à l'heure par rapport à la situation de l'enfant surprotégé. On a alors la peur de perdre, qui est pulvérisante, fragmentante... un peu comme le nourrisson dans sa peur du manque. C'est tout à fait différent de la peur de l'étranger, du différent, où l'on repère l'objet et où l'on peut avoir une stratégie adaptative. Dans la peur du manque, nous sommes bien plus proches de l'angoisse, ce qui me fait dire que “plus on est nantis plus on est anxieux !”

N. C. : Y a-t-il dans la peur un aspect sexué ? Les femmes ont-elles peur des mêmes choses que les hommes ?

B. C. : Je pense que les peurs sont très sexuées, mais aussi liées à l'âge. Les enfants sont d'abord amoureux des gros animaux. Plus leur esprit se forme, plus leur monde devient précis et cohérent, et plus ils sont amoureux des petits animaux. Mais il y a des préférences. Les filles sont amoureuses de chevaux. Et les garçons tombent très tôt amoureux des chiens. Donc ce sont déjà des préférences amoureuses différentes. Il faut noter que la symbolique sexuelle du cheval est lourde. Il est ce qu'on serre entre les jambes. “C'est l'homme de mes rêves. Il est beau, il est musclé. Il est celui qui m'emportera au bout du monde.”

Mais de même qu'il y a des préférences sexuées, il y a aussi des peurs sexuées.

Par exemple, les filles qui sont amoureuses des chevaux peuvent, à la même époque, à avoir peur des petits animaux : souris, araignées... Ce qui est rarement le cas des garçons. La psychanalyse freudienne nous donne bien sûr ses explications qu'on peut ou non admettre. Pour elle, ces petits animaux sont ceux qu'on peut difficilement attraper, qui se faufilent, qui peuvent “entrer”, nous pénétrer...

N. C. : La peur et l'angoisse ont-elles été un moteur dans le développement des civilisations, dans l'invention des spiritualités et des arts ?

B. C. : Oui... Pour la technique, pour l'art et pour le mythe ! Je pense notamment que le premier tranquillisant que l'homme ait inventé, c'est le silex taillé. On en trouve énormément sur les sites. On peut supposer que l'homme de la Préhistoire devait dormir près d'eux, sachant qu'il pouvait les lancer sur les fauves. “Tant que je reste auprès de mon petit tas de silex taillés, je ne risque rien. Cela me protège.” Le feu a joué le même rôle tranquillisant par la suite. “Tant que nous restons autour du foyer, les bêtes n'approchent pas.” Et de fait, le feu a organisé la société, en permettant de cuire les aliments, la poterie... et en structurant la vie autour de sa présence.

Il a aussi joué un rôle dans la répartition des tâches, donnant le départ à la longue marche qui conduit aux sociétés d'aujourd'hui très fortement structurées dans le travail. La peur est donc, d'une certaine manière, à l'origine de ces inventions techniques... L'angoisse, elle, est très certainement à l'origine de la création artistique. Les premières créations humaines que l'on connaît, ce sont les sépultures de Monsieur Néanderthal : les fleurs posées sur le visage, les perles incrustées, les crânes moulés dans l'argile, la disposition des corps différente pour les hommes et les femmes. Toute cette mise en scène avait sans doute pour fonction de remplir la sensation de manque.

“Il n'est plus là. Il est mort. Et pourtant il vit encore en moi par mon attachement...” Cette sensation de vide qui provoque le chagrin du deuil, eh bien je la remplis... “Je dispose son corps, je le pare, je lui donne des aliments, des armes, je dispose des galets de telle sorte que ces galets veulent dire quelque chose... Donc je fais parler les choses...” L'angoisse du manque, l'angoisse de la mort - le grand manque - est à l'origine de la création artistique. Dès l'instant où j'ai fait cette disposition de fleurs, de couleurs, de bijoux, de costumes, je me sens mieux, puisqu'à ce moment-là je n'ai pas jeté son corps... Cela peut expliquer pourquoi, dans nos sociétés où l'on a déritualisé la mort, où l'on s'efforce de l'exclure de la vie sociale, il y a une grande angoisse sourde, comme si ce refus de dire renforçait l'angoisse du manque.

N. C. : Peut-on imaginer une société sans peur ?

B. C. : Ce serait une société parfaitement vulnérable, parce qu'elle ne mettrait pas en place de mécanismes de défense, et serait donc de ce fait condamnée.

N. C. : Par opposition, peut-on faire un éloge de la peur ?

B. C. : Oui... ou plutôt, on peut faire un éloge de la manière dont on peut apprendre à surmonter la peur.


Éloge de la peur

# Posté le samedi 13 septembre 2008 16:15

Modifié le dimanche 14 septembre 2008 05:46

Les animaux, nos professeurs de vie...



L'observation des animaux et de leurs comportements a permis de nous donner bien des réponses sur les agissements de l'être humain.
Boris Cyrulnik a étudié et ensuite écrit beaucoup d'ouvrages en ce sens.


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# Posté le dimanche 21 septembre 2008 09:36